Thermidor - Chapitre 1

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Le bruit des immenses engrenages alchimiques de la forteresse de Thermidor était la toile de fond de la vie de Célestine, une des petites lavandières de la ville fortifiée. Elle y était habituée et ne l’entendait plus, même si parfois elle le repérait, et se demandait ce que cela ferait de les voir de près. C’était l’une des deux constantes qui surprenaient les nouveaux arrivant, souvent des alchimistes et mages dépêchés de Paris par le pouvoir, avec la chaleur. Parce qu’en plus du bruit, la température était souvent très haute, même en hiver, à cause du magma remonté par les conjurateurs et mages pour leurs inventions.

Mais c’était les constantes de Thermidor : si on ne voulait ni de chaleur ni du bruit des engrenages, ce n’était pas l’endroit rêvé. Le soir, c’était mieux, et c’était pour cela que Célestine faisait ses balades le soir.

— Je vais faire un tour, je reviens bientôt !

Sa mère acquiesça d’un ton bref, toute à ses activités. Son père, dans le fauteuil, fit à peine un mouvement de tête, les yeux fermés. Célestine remarqua avec douleur qu’elle ne l’avait jamais vu aussi fatigué et brisé physiquement. En croisant le regard de sa mère, elle remarqua la même tristesse. La jeune femme avait toujours vécu ici, sa mère déjà était lavandière, et son père était un petit ouvrier qui travaillait dans les grandes forges qui produisaient les outils alchimiques pour tout l’empire. Les forges étaient éreintantes, la chaleur y était encore pire qu’ailleurs, et le travail physique brisait les corps et esprit. Et son père était l’un des nombreux ouvrier de la ville épuisé par cela.



Célestine ferma la porte doucement, et s’en alla à sa promenade, dans les rues étroites de la citée. Dedans, quelques gamins lui faisaient signe, l’appelant pour qu’elle vienne les voir, voulant son attention. Elle connaissait tout le monde dans cette partie de la forteresse. Il faut dire, elle lavait le linge de nombreux de ces ouvriers, et discutait souvent avec eux au marché, dans les magasins ou juste dans la rue. Certains parents laissaient même leurs enfants pour qu’il l’aide – et souvent plus pour qu’ils soient occupés pendant qu’ils travaillaient.

Cependant, il était devenu plus difficile de parler avec les gens. La tension montait partout dans la forteresse. Elle se reposa un peu, essoufflée par la chaleur et les pentes à marcher. Les maisons encastrées dans la forteresse formaient un dédale de pavés et de toit, et il n’était pas toujours facile de savoir là ou commençait une rue et se terminait un toit. Avancer était presque autant de la marche que de la randonnée. Et partout dans les rues se trouvaient les gardes impériaux, chargé de faire régner l’ordre dans la forteresse si stratégique.

C’était pour cela que l’empereur Napoléon III avait dépêché le gouverneur Aldabert de Saint-Esperence, un de ses fidèles pour diriger la ville. La forteresse était réputée imprenable, mais c’était des révoltes de l’intérieur dont les dirigeant avait peur. Et Célestine en avait un peu peur aussi. Elle avait vaguement conscience que le système n’était pas entièrement juste. Après tout, elle voyait elle-même son père remonter plus fatigué et plus douloureux tous les jours. Jusqu’au jour ou peut-être qu’il ne remonterait pas. Mais que se passerait-il si une révolte se produisait ? L’idée de voir son père au bout des fusils des soldats impériaux lui faisait tout autant peur que de le perdre à cause de l’usine.

Elle vit Édouard, un adolescent de son age, un fripon qui causait parfois bien des problèmes mais avait un grand cœur, s’approcher d’elle. Il était comme toujours avec sa salopette, ses cheveux chatains en batailles un poil gras, et ses quelques dents en moins – officiellement perdu lors d’une bagarre, mais Célestine savait que la bagarre avait plutôt eu lieu avec une porte.

— Tu ne devineras JAMAIS ce que j’ai vu, Célestine.

Oh, encore un « quelque chose qu’Édouard » a vu. Avec lui, elle en avait vu de toutes les couleurs. Ou plus précisément, elle n’avait rien vu la plupart du temps. L’expert pour voir des choses, mais souvent ce n’était rien. Parfois il avait fait de sacré trouvailles. Mais la plupart du temps, il n’était que l’expert en découverte de temps perdu. Mais elle aimait bien quand même le suivre. Déjà parce que les quelques fois ou il avait vraiment découvert quelque chose, son grand sourire était presque autant un trésor que ce l’objet qu’il avait déniché. C’était son ami, et elle aimait ces petits moments ou ils vivaient presque des aventures ensembles.

— Hé bien, amène-moi le voir.

Étrangement, il y eut une réaction un peu différente que d’habitude.

— Okay, mais tu me promets que tu feras attention !

Célestine fronça les sourcils. Édouard était prudent, maintenant ? Les danaïtes l’avaient peut-être enlevé et changé par un changelin, cela expliquerait cette métamorphe soudaine. Mais il semblait complètement sérieux

— Je te jure, faut que tu me promettes que tu feras attention et que tu ne t’approcheras pas trop !

— D’habitude c’est plutôt moi qui dois te faire promettre ça, Édouard.

Le garçon bougonna.

— Bon si tu veux. Mais là pour une fois c’est moi qui le dis.

Célestine remarqua qu’il avait l’air vraiment inquiet. Elle décida de jouer le jeu.

— Très bien, je ferais attention. Je n’ai pas spécialement envie d’être en danger de toute façon.

Le sourire d’Édouard revint aussi vite qu’il avait disparu. Il semblait satisfait et l’amena. Les deux arrivèrent jusqu’à l’une des portes permettant d’atteindre la muraille intérieure. La forteresse était composée de deux muraille, celle de la forteresse en tant que telle, et une seconde muraille, plus abandonné, en extérieur. Personne ne savait vraiment parmi les ouvriers pourquoi il y en avait deux, c’était sans doute dans les documents de l’administration de la forteresse, mais les gens du commun comme eux n’y avait pas accès.

Et entre les deux muraille, il faisait froid. La chaleur des ateliers ne chauffaient pas l’extérieur, en tout cas pas assez pour éviter le froid glacé de la montagne. Célestine grelotta, tandis qu’Édouard l’amenait vers la muraille. Elle était vieille et abîmée, des pierres tombant par endroit, et un endroit contenait une sorte de trou. Édouard lui fit réitérer sa promesse de ne rien faire de dangereux.

— Très bien Édouard, qu’est-ce que tu as trouvé qui puisse te rendre aussi inquiet.

Elle se dirigea vers le trou, qui formait une sorte d’antre un peu obscur. Elle plissa les yeux. Quelque chose se mouvait dans l’obscurité. Quel genre de créature Édouard avait trouvé ? Elle tenta de regarder avec plus d’attention, quand la Lune elle-même sembla décidé de lui donner un coup de main, un nuage cessant de la cacher et éclairant l’extérieur de la grotte.

À l’intérieur, une bête toute en écailles vertes de la taille d’un petit poney, avec des ailes, la regardait fixement.

Célestine resta bouche-bée un moment.

— Un dragon !

— Fait bien attention, souffla Édouard, la voix pleine d’inquiétude et d’admiration pour la bête.

La jeune femme regardant le dragon. Il la fixait. Elle sentait son cœur battre à toute allure. Est-ce qu’il allait l’anéantir d’un geyser de flemme ? Une partie d’elle se demandait s’il était agressif. Le dragon, comme pour lui répondre, fit une grande bourrasque avec ses ailes et la fit tomber sur la pierre froide.

— Hé ! Ne touche pas à Célestine, salle bête ! s’énerva malgré la peur Édouard.

— Attends ! répondit la concernée.

Restant autant calme qu’elle le pouvait, la jeune femme regarda le dragon plus attentivement. Ses yeux étaient grand ouvert, il se tenait prêt. Elle remarqua qu’il avait tenu son corps le plus loin possible, les patte en avant, tous les muscles tendus. C’est alors qu’elle comprit.

— Éloignons-nous ! On lui fait peur.

Elle fit quelque pas en arrière et invita Édouard à faire de même. Le garçon ne se fit pas prier et s’éloigna avec elle. Le dragon les fixa avec toujours autant d’inquiétude. Elle savait que les dragons étaient intelligents, est-ce qu’il avait peur de plus que d’une attaque de leur part ? Qu’il les dénonce ? Célestine se souvint également d’une autre information sur les dragons : ils étaient très grand.

— C’est un enfant, je crois, fit-elle dans un souffle.

— Tu penses ? demanda Édouard, peu sûr de lui.

— Oui, il me semble que les dragons adultes sont bien, bien, plus grand, de la taille d’un éléphant, répondit-elle.

Édouard sembla réfléchir un instant.

— Je sais pas la taille que ça fait un éléphant.

— Bien plus grand que ça en tout cas.

Célestine réfléchit un moment. Pourquoi un enfant dragon était-il perdu ici ? Avait-il perdu ses parents ? Le fait de savoir que c’était un enfant, loin de chez lui, faisait que malgré sa peur, elle ne pouvait pas s’empêcher de ressentir de la compassion pour elle. Bien sûr, comme dans tous les lieux magiques, on lui avait dit la dangerosité des dragons. Des créatures pouvant être les égaux de demi-dieux, aux pouvoirs élémentaires incroyables. Comment l’aider à être confiant ? Elle eut une idée.

— Je reviens, reste ici Édouard.

— Ou tu vas ? demanda-t-il avec un poil d’inquiétude dans la voix.

C’était mignon, se dit-elle, il ne voulait pas rester seul. Mais elle lui faisait confiance, sur ce coup il allait rester prudent.

— Chez Joël, il est souvent ouvert jusqu’à tard et il doit avoir des carcasses encore.

Elle retourna dans la forteresse ensuite. Joel était l’un des bouchers de la ville, et si Célestine n’était pas fan de viande elle-même, elle savait que ce dragon en mangeait sûrement. Et même si elle ne l’avait pas su, elle avait vu le dragon regarder d’un air surpris, incapable de cacher son intérêt, quand elle avait dit ça. Il comprenait leur langage, ce serait bien. Célestine ne savait pas vraiment pourquoi elle tenait à le protéger. Enfin si, elle savait : c’était un enfant perdu, c’était suffisant. Combien de fois, elle avait vu des enfants pleurer à la perte d’un de leurs parents ? Ce dragon n’était sans doute pas si différent.





Joël était un homme honnête, et il était en train de compter ses sous.

La journée n’avait pas été très bonne malheureusement, les gens étaient de plus en plus pauvres. Et la viande coûtait plus cher. Il ne pouvait pas vraiment baisser ses prix, parce que les prix montaient aussi pour lui, surtout que la viande devait être amenée depuis les pâturages, qui étaient loin. Il soupira. Ces gredins d’impériaux lui causait bien du malheur avec leurs décisions.

Cependant, Joël n’était pas un révolutionnaire, bien entendu. Il était un homme qui ne s’intéressait pas à la politique. Il entendait souvent ses clients en parler, et dans ce cas-là il faisait la technique habituelle. Hocher la tête, dire « oui-oui », « oh peut-être pas tant », « vous croyez ? ». Ensuite, le client payait et partait, et Joël passait à autre chose. Il savait parfaitement que si un jour une révolution arrivait, il resterait chez lui, bien au chaud. Il avait bien vu ce qu’avait conduit les dernières. La république n’avait duré que quelques années, avait immédiatement tiré sur les ouvriers, puis après, boum, un empereur.

Il fut coupé dans ses pensées par la petite Célestine qui arriva. Il aimait bien cette petite. Elle était gentille et intelligente, et trouvait toujours du temps pour aider les autres. D’une manière, elle lui rappelait sa femme, ce qui était toujours un signe qu’il allait apprécier quelqu’un. Bien évidemment, elle n’était pas aussi gentille que sa femme, mais il doutait que quelqu’un sur Terre en soi capable. Après tout, sa femme était capable d’aimer un idiot tel que lui, donc comment cela ne pouvait pas être la femme la plus incroyable du monde ?

Célestine posa avec confiance ses pièces sur la table.

— J’aurais besoin d’une grosse de vos carcasses qui vous reste.

Il haussa les sourcils.

— Tu as ENCORE recueilli un chien errant ? Ton père n’a plus l’énergie pour s’occuper d’un chien, tu sais.

Il regretta immédiatement ces mots. Pourquoi accabler Célestine avec l’état d’Ernest ? Sans doute pour masquer que cela le rendait triste aussi. Ernest était un bon ami, quelqu’un avec qui il aimait passer du temps, jouer aux cartes, boire un coup. Mais chaque jour c’était plus dur. L’age était une chose cruelle, et cela attristait Joël de voir tant de ses amis vieillir et devenir plus faible.

Cependant, Célestine sembla encaisser la remarque et répondit avec un petit air malicieux.

— Ne vous inquiétez pas, je le gère avec Édouard.

L’homme eut un sourire.

— Élevé par toi et par Édouard, on aura donc soit le plus gentil chien du monde, soit le pire petit sacripant de la forteresse.

Il prit la monnaie – en laissant une partie – et fit un sac à la jeune fille avec des carcasses pour le chien. Il lui fit promettre de le lui montrer un jour. Elle fut un peu hésitante – ce qui le surpris – mais accepta et reparti avec un grand sourire en le remerciant.

Joël retourna à ses comptes, avec un sourire. La journée avait pas été terrible, mais au final, elle avait été plutôt agréable, n’était-ce pas ce qui comptait le plus ? Il se débrouillerait, il s’était toujours débrouillé.





Célestine revint avec les carcasses devant l’antre du dragon. Édouard était resté assis devant le trou dans ma muraille, le dragon restant tapis avec un air peu confiant. Le jeune garçon se leva avec impatience en la voyant arriver.

— Mais qu’est-ce que tu faisais ! Tu en as mis du temps.

Elle déballa avec fierté les carcasses, disant qu’elle avait fait aussi vite que possible à son ami dont la patience ne faisait pas partie des qualités. Le dragon regarda les carcasses avec un air aussi surpris qu’intéressé. Elle les lui laissa, et proposa à Édouard qu’ils y aillent, pour le laisser manger tranquillement. Édouard protesta, mais elle dit que le dragon avait le droit à un peu d’espace. Avant qu’ils rentrent dans la forteresse, elle jeta un dernier coup d’œil en arrière, et vit que le dragon s’était jeté sur la nourriture.

Elle eut un sourire. Peut-être qu’elle allait se faire un nouvel ami, qui sait ?



Et le lendemain quand ils revirent, le dragon était toujours là. Célestine se sentit contente de le voir. Il était resté. Elle se demanda, avait-il espéré qu’ils reviennent ? Était-il content ? Il les regardait toujours, mais il semblait un peu de curiosité.

— Ta curiosité va être comblée, petit dragon… et ton appétit aussi !

La jeune fille sortie de son sac de la nourriture pour le dragon. Elle était allée en chercher avant de venir, et la déposa dans l’antre, prenant bien soin d’avoir des mouvements les plus calmes possible, sans geste brusque. Le dragon se mit à manger avec joie, et regarda les deux jeunes humains avec un air curieux.

Et il parla.

— Mer…ci.

Il semblait avoir des difficultés à parler. Était-ce dû à son âge ? Ou autre chose ? Célestine se rendit compte qu’elle allait devoir se renseigner sur les dragons afin de pouvoir agir au mieux avec lui, et l’aider comme elle pouvait.

Il la tira de ses pensées avec une autre tentative de parole

— Par…don.

Elle mit du temps à comprendre, puis ça vint. La bourrasque de la veille.

— Ce n’est rien, petit dragon. On t’a fait peur, et tu as voulu nous faire peur pour pas qu’on te fasse de mal. Je ne t’en veux pas.

Le dragon sembla s’illuminer de joie à ces mots. Célestine décida alors de commencer les présentations. Elle pointa vers elle, et dit :

— Célestine.

Le dragon tenta de répéter avec difficulté.

— Céltine

Cela fera l’affaire pour l’instant, se dit la jeune femme. Elle pointa alors vers Édouard.

— Édouard.

— Édar

Le jeune garçon répondit avec un air de fierté

— Il a mieux prononcé mon nom, je dis ça je dis rien.

— Ton nom est plus simple, rétorqua Célestine, un peu vexée.

Célestine pointa alors vers le dragon, pour apprendre son nom

Mais il se contenta de secouer la tête : il n’avait pas de nom. Pourquoi, se demanda Célestine ? Trop jeune ? Ses parents sont morts trop tôt ? Peut-être a-t-il plus appris en observant les humains ?



Les deux continuèrent à regarder le dragon manger, et tentèrent de voir ce qu’il savait dire, mais il semblait bien moins intéressé par ça que par leurs noms. Après quelques heures, les deux repartirent dans la forteresse. Ils revirent le lendemain, puis le jour suivant. Parfois Célestine venait seul, quand Édouard aidait son père à la boutique d’artisanat.

Elle lui parla de la vie dans la forteresse de Thermidor, et de ses craintes. Le dragon s’approchait de plus en plus, et semblait avoir de la compassion pour elle quand elle parlait de sa peur de perdre son père. Elle lui parla de sa tristesse de savoir que le conflit se préparait déjà, et que les affrontements se passeraient sans doute sans qu’elle puisse rien faire. Elle dit que les siens ont peut-être raison de vouloir se révolter, mai que les gens comme eux n’avaient aucune chance de gagner. Le dragon semblait écouter avec attention. Il ne venait pas encore jusqu’à contact physique, mais il ne semblait pas avoir de soucis avec qu’elle lui parle de sa vie. Elle tenta de lui demander comment il était venu.

Il eut du mal à l’expliquer, ses mots étant hésitants et simples, mais elle finit par en comprendre l’essentiel. Ses parents étaient morts d’un combat entre grand dragon puissant et il avait fui. Il avait élu domicile d’abord dans une petite ville, mais avait été retrouvé par le dragon qui avait attaqué sa famille. Il avait alors fui dans la montagne jusqu’à atteindre la forteresse.

Au bout d’un jour, elle lui proposa un nom

— Est-ce que Bourrasque te plairait ? En souvenir de comment on s’est rencontré.

Le dragon hocha la tête et accepta le nom.



Ce fut le début de l’amitié entre Célestine et Bourrasque.