Depuis mon enfance, je suis un grand fan de technologies. J’ai été sur internet vite, j’ai adoré avoir un ordinateur, j’ai commencé à vouloir utiliser Linux au collège, et je me suis souvent inscrit rapidement sur les nouvelles plateformes qui naissaient. Je faisais partie de ceux qui pensaient qu’avec assez de technologie et de bonne volonté, on pourrait résoudre des tas de soucis, et il y avait une certaine magie dans la technologie. De voir tout ce qu’on pouvait faire avec, de pouvoir communiquer avec n’importe qui. L’ordinateur n’était pas qu’un outil ou de quoi jouer pour moi, c’était quelque chose qui ouvrait tout un monde, des tas de possibilités. C'était l'air ou on était nombreux à croire à une forme de technosolutionnisme, même quand on ne pensait pas y croire.
Maintenant… C’est difficile, je trouve, d’avoir le même enthousiasme qu’à cette époque. Chaque dernière grosse “innovation” présentée comme “le futur” a été en partie poussée par du marketing et semble causer plus de mal que de bien. Je pense à la blockchain et à l’IA, mais ça semble aussi vrai pour une grosse partie de l’internet des objets qui paraissait avoir été aussi une grosse source d’e-waste plus qu’autre chose. On retrouve pareil pour les consoles de jeux : on dirait que l’époque des grosses révolutions est terminée, et que les consoles ne semblent plus qu'offrir des graphismes un peu plus fins à chaque nouvelle itération.
Cette impression est liée à deux choses, je pense : la première est tout simplement le fait que les rendements deviennent décroissants. La plupart des fruits facile à cueillir ont été cueillis (“et si on faisait ses courses sur internet”, “parlez avec tous vos amis”, “vous pouvez trouver n’importe quoi ici”, “regardez des vidéos sur internet”). Du coup, cela devient plus difficile de faire quelque chose de “nouveau”. C’est aussi vrai dans la puissance : la loi de Moore ne domine plus notre expérience de la technologie. La différence entre la PS5 et la PS4 est visuellement assez minime, parce qu’il faut de + en + d’augmentation de puissance pour avoir des résultats visibles. Cela cause la chasse au buzzword (ceux dont j’ai parlé, mais dans les consoles le “ray-tracing” a servi de buzzword).
En plus de cela, il y a le fait qu’on a une plus grosse conscience du cout écologique de la tech. C’est amplifié par le fait que les deux derniers gros buzzword, l’IA et la crypto sont particulièrement producteurs de gaz à effets de serre, et sont plus une dérégulation du capitalisme sous forme de tech qu'autre chose. La technologie n’est plus ce truc magique qui va améliorer le monde. C’est maintenant le truc qui cause pleins de soucis aussi, et qui en plus met une grosse partie de son énergie à continue un modèle plein de soucis (renouvellement constant des machines). Mais est-ce la technologie qui a changé, ou est-ce moi qui suis moins naïf qu’enfant ? Je pense qu’il y a un peu des deux. La tech domine encore plus le monde, les plus gros milliardaires viennent de ce monde, et le premier d’entre eux veut et va désosser les services publics d’un pays au nom du libertarianisme, juste après avoir financé la campagne d’un fasciste, misogyne et raciste (et homophobe, transphobe, handiphobe, etc.). Mine de rien, un Elon Musk ça vous coupe l’appétit de la tech.
Je pense aussi qu’il y a un peu du simple fait que j’ai grandis. Les entreprises capitalistes dirigeaient déjà grandement la tech. Windows n’a jamais été des enfants de chœur, et Elon Musk n’est pas né avec son rachat de Twitter. Le Don’t be Evil de Google existait alors qu’ils travaillaient à construire leur monopole d’aujourd’hui. Le libertarianisme pullulait déjà dans la tech, et les soucis autour de la crypto ne sont pas nés avec la bulle crypto de 2021. Le technosolutionnisme déjà provoquait le fait de remplacer des solutions sociales et communes par des "nouvelles techs".
Et même le logiciel libre pullule de bons gros connard (genre Lunduke, oui je namedrop les fachos), et une partie des alternatives semblent lié à l’alt-right, avec l’alt-tech (Brave, tous les twitter-like de droite, par exemple).
Cependant, j’ai envie de dire qu’il existe toujours une tech qui me fait rêver un peu. Parce qu’à côté d’un monde hypercapitaliste, libertarien, de grosse corporation, il existe des alternatives. Même si le mot “alternative tech” a été envahi par l’alt-right, il existe des technologies alternatives qui ne sont pas construites comme ça. Avec leur problème certes (Mastodon est loin d’être parfait, la gestion de la GNOME Foundation à ses points d’ombres), mais qui au moins offrent des alternatives. Si le logiciel libre a ses soucis au niveau de la FSF et du projet GNU, de nombreux projets l’ont critiqué, dont les deux plus gros KDE et GNOME ! Ils sont aussi fait par des communautés qui, malgré leurs disputes, leurs soucis entre des membres, etc. sont aussi pleins de gens voulant améliorer le monde, de personnes opprimées qui avancent pour faire évoluer un peu les choses, à leur niveau.
Certains projets tentent d’améliorer les choses de manière écologiques, tel que GNOME en tentant de consommer moins de CO2 pour ses conventions, ou en augmentant les approches “Local First”, des technos web tentant de consommer moins de ressources que les gros frameworks webs, des projets comme PostmarketOS visant à diminuer la quantité de e-waste en faisant des OS Linux pour les anciens appareils. Certains projets et des personnes travaillent pour avoir des projets plus communautaires, moins centré autour de certaines entreprises ou “Benevolant Dictator For Life”. Des gens travaillent pour faire continuer à vivre les anciennes consoles, ou faire vivre de manière communautaire les consoles ouvertes sous Android/Linux, avec des systèmes d’exploitations alternatifs, voir des portages de centaines de jeux (littéralement) via Portmasters. Le jeu vidéo a toute une scène indépendante et amateur, faisant aujourd’hui-même des jeux sur des consoles que leurs créateurs ne soutiennent plus depuis des années.
Des téléphones, tablettes à encre électroniques, etc. ouverts commencent à naitre. Des PC plus réparables. De plus, la fin de la loi de Moore fait qu’avec de l’aide, c’est bien plus simple de garder un ordinateur ou un smartphone plus longtemps qu’à une époque, notamment en pouvant mettre à jour leurs applications.
Pareil, toute une communauté autour du web indépendant est vivante et revitalise les sites personnels ou de petits groupes. Framasoft produit depuis des années des services libres pour des millions d’utilisateurices avec qu’une fraction du budget d’un GAFAM. Le collectif CHATONS permet à plein d’autres assos de faire de même. Des communautés s’organisent contre le spam de l’IA, pour fournir une meilleure navigation sur internet.
Tout cela ne semble être pas grand-chose face aux grosses corporations, à tous les soucis qui apparaissent, et tout ce dont je parle n’est pas sans défauts. La tech a perdu sa magie. Mais je pense que c’est qu'une magie a toujours été en celleux voulant faire de la tech, ou d’une partie de la tech, quelque chose de beau qui chercher à participer à rendre le monde meilleur. Non pas en soi, selon une vision technosolutionnisme, mais en étant une partie de projets écologiques, durables, etc. La technologie ne doit pas être "la solution", mais être au service de politiques globales (réduction des e-wastes, lutte contre le fascisme, etc) et supplémentaire à des choix politiques (baisser la consommation, lutter contre l'ED). Mais dans ce cadre, elle peut offrir de belles alternatives.
Il y a un meilleur futur possible, et on peut le construire, mais il faudra faire plus que de la tech.